| Des origines à nos jours | |
Et aujourd'hui ?Marguerite-Marie reçoit sa mission et transmet son message pendant le règne de Louis XIV, avant le règne de Louis XV, avant la Révolution Française. Le langage emblématique, qu'elle emploie en le recevant de la culture de sa jeunesse, est pourtant déjà en train de disparaître. Dès le XVIIIe siècle, on ne le comprend plus. Le cœur stylisé prend alors une forme réaliste et devient le centre du réseau de la circulation sanguine, sous l'influence de l'anatomie scientifique en train de se vulgariser. Il perd alors sa correspondance avec l'écu du blason et avec le soleil du Saint-Sacrement et désigne davantage l'intérieur humain du Christ que sa Personne divine. Cette insistance nouvelle répond aux besoins spirituels du temps, mais n'est déjà plus celle de Marguerite-Marie.
Parce qu'on ne sait plus lire le langage rhétorique qui prend la partie pour le tout, on commence à placer le cœur sur la poitrine du Christ représenté en pied, par son extérieur. Mais montrer à la fois l'intérieur et l'extérieur renvoie à une autre cohérence qui signifie surtout l'intimité humaine du Christ, son affectivité. De la même façon la portée politique du symbolisme royal changera de sens quand on mettra le Sacré-Cœur sur le drapeau d'un des camps qui s'affrontent lors des guerres civiles plus ou moins larvées qui suivirent la Révolution. La deuxième moitié du XIXe siècle retournera à l'emblème royal pour proclamer le Règne du Christ, sans parvenir à s'affranchir de la nostalgie d'un passé de chrétienté politique devenu anachronique. On ne sait plus lire ou on lit autrement l'emblème que l'on continue de brandir. Il dit autre chose sans qu'on en soit vraiment conscient. Chaque époque reçoit de l'Esprit Saint l'art de transmettre l'essentiel de l'expérience chrétienne et d'en renouveler l'expression dans les conditions nouvelles propres à chaque génération. Il importe d'être conscient des différences de sens qui peuvent se creuser sous des formes apparemment identiques, si l'on veut percevoir et la nouveauté et la permanence du message.
Après l'insistance de Vatican II pour une revitalisation des grands cycles liturgiques axés sur le baptême et l'eucharistie et son invitation à leur subordonner dévotions et exercices spirituels, peut-on encore promouvoir une dévotion au Sacré-Cœur sans préciser expressément ce qu'elle signifie? Le symbolisme du Cœur a toujours joué un rôle majeur dans la spiritualité chrétienne et il ne peut être question de le laisser de côté. Il ne semble pas pour autant que l'on puisse dire qu'une dévotion au Sacré-Cœur, au sens précis du terme, ait existé avant Marguerite-Marie et son époque. Certes, depuis toujours, la dévotion chrétienne, au sens fort du terme, a privilégié le mot cœur mais il n'était pratiquement pas représenté par une image propre, renvoyant plutôt à la figure de la poitrine et à celle du côté ouvert. En tout cas, il n'était pas institué en objet de dévotion destiné à une diffusion populaire, comme l'ont été le chapelet et beaucoup d'autres pratiques. C'est seulement à la fin du XVIIe siècle que commence une période de l'histoire de l'Eglise où cette dévotion joue un rôle important. Le graphisme du cœur représentant la personne du chrétien ou du Christ, vue de l'intérieur, comme centre capable de relations à l'autre, est alors abondamment utilisé par la pastorale, notamment celle des missions. Continuer cette tradition ne pourra pas se faire sans une transformation des formes. Il est symptomatique à ce sujet que le message de Jean-Paul II à Paray-le-Monial en 1987 ne parle pratiquement plus du Sacré-Cœur, mais du Cœur du Christ, faisant ainsi retour à la source traditionnelle du langage chrétien que le message de Marguerite-Marie a transmis en lui donnant un forme particulière, providentiellement adaptée aux besoins des temps qui nous ont précédés. L'effort est nécessaire d'adapter le vocabulaire et de tenir compte des besoins de notre temps pour qui l'important n'est plus l'urgence d'intérioriser un sacré socialement trop prégnant, et finalement superficiel. Ce serait plutôt l'inverse. Comment inventer à nouveau des formes sacrales adaptées aux besoins d'une mission vécue dans une société sécularisée, désacralisée? Le symbole du Cœur reste toujours aussi fondamental. Qu'en est-il cependant de sa figuration dessinée ? Elle joue un rôle massif dans les média, notamment publicitaires. Ils contribuent, avec la bande dessinée, à inscrire dans notre culture tout un code de significations que nous devons utiliser sans en avoir la maîtrise. Qui emploiera le graphisme du cœur pour transmettre le message chrétien, regardera avec précision quel sens lui donne sa liaison avec les autres signes explicites ou implicites qui l'accompagnent et qui lui donnent sens. Qui dessine en s'adressant à nos contemporains, doit apprendre à relire ce qu'il a dessiné pour vérifier que ce qu'ils comprennent n'est pas tout autre chose que ce qu'il voulait leur faire entendre. Les mots " sacré " et " cœur " ne peuvent plus être employés sans tenir compte des transformations de notre culture et sans entrer dans les systèmes d'expression de l'emblématique contemporaine. Il ne faudrait pas qu'un retour à la dévotion au Sacré-Cœur encourage en fait une paresse qui dispenserait de recevoir la grâce d'invention que l'Esprit Saint a accordée à Marguerite-Marie pour parler au peuple de son temps, et qu'il nous accorde encore. Inventons donc pour pouvoir transmettre le message. Ecrivons, dessinons, proposons des pratiques spirituelles de dévotion, mais relisons ce que nous avons écrit, dessiné ou proposé pour vérifier que le message est bien reçu selon la rigueur de vérité qui fut celle de Marguerite-Marie comme de la multitude des saints qui l'ont précédée et de ceux - nous sommes mystérieusement appelés à en être - qui lui succèdent. D'après l'article d'Adrien Demoustier, P. Adrien Demoustier, jésuite, a été longtemps professeur d'histoire de la spiritualité aux Facultés jésuites de Paris.
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