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A notre porte

LE REGARD D'UNE FRANÇAISE SUR L’ÉGLISE EN CHINE. Hélène entame sa troisième année en Chine d'abord comme professeur à Tianjin, puis comme journaliste à Pékin et aujourd'hui comme étudiante de chinois à Guilin dans le Sud de la Chine. Jeune chrétienne, elle entre en contact avec ses frères chinois et s'aventure dans le dédale de cette église de Chine, avec délicatesse et attention.


Le regard d'une française sur l'Eglise en Chine

Pour nous aider à comprendre ou à nous interroger, elle relate sa rencontre avec ce qu'elle nomme « les trois visages d'Eglise » : « J'ai croisé dans mon séjour au moins trois visages bien distincts de ce que je pourrais appeler ‘l'Église en Chine'».

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Touristes dans l'antique ville de Pingyao, une des plus anciennes de Chine (Province du Shanxi - Nord)

l'Eglise « clandestine »

L'Eglise clandestine : on vérifie qu'on a tiré les rideaux

Le premier : celui de l'Église que l'on appelle ‘clandestine'. Elle comprend cette part des chrétiens chinois qui obéissent à l'autorité des évêques nommés directement par le Vatican sans passer par l'habilitation du Parti communiste chinois. Ils sont une minorité de chrétiens.

Je n'ai jamais vraiment cherché à rencontrer l'Église clandestine en Chine, c'est plutôt elle qui est venue à moi, chez des amis, dans le sud de la Chine.

La plus grande vigilance est de mise dans un contexte
où les chrétiens clandestins sont interdits de réunion

 

 

 

Un dimanche, une dizaine de personnes, en réalité des religieuses et des séminaristes, viennent, par petits groupes, pour un partage d'Evangile et la célébration de l'Eucharistie dans l'appartement de mes amies. Cela paraîtrait suspect d'arriver tous ensemble. On commence à lire la Parole de Dieu et à la partager. Certains ne bredouillent que quelques mots tandis que d'autres expriment de manière très personnelle la manière dont le texte leur parle. À la fin, heureux d'être ensemble, on entonne quelques chants à la guitare. Le téléphone sonne : le prêtre s'annonce pour l'eucharistie. En fond, il entend la guitare et les chants, il déclare, en colère, que jusqu'à nouvel ordre le partage d'évangile est suspendu. La plus grande vigilance est de mise dans un contexte où les chrétiens clandestins sont interdits de réunion. S'ils peuvent mener une vie sociale normale, en revanche ils sont obligés de pratiquer leur religion de manière cachée.

Le prêtre arrive muni d'une minuscule mallette. Il s'installe dans le salon, utilisant la table basse comme autel, vérifie qu'on a bien tiré les rideaux et sans nulle autre forme de cérémonie commence sa messe. Aucun chant, aucune antienne, des acclamations murmurées, des lectures à voix basse ; pas question que les voisins puissent entendre et se douter de quelque chose. En 25 minutes la messe est dite ! Les chrétiens s'en vont à nouveau par petites grappes. Il faudra attendre plusieurs mois avant qu'ils puissent revenir chez les amies françaises...

 

l'Eglise « officielle »

Un séminaire dans un quartier en friche

Mon deuxième visage de l'Église de Chine, je l'associe à Yang * : un ami prêtre chinois qui enseigne dans un séminaire du centre de la Chine et que j'ai connu lors de ses études à Paris. Cette année, il m'y a invitée à venir passer Noël avec mon compagnon.
Situé il y a encore dix ans près de la cathédrale en centre ville, le séminaire a déménagé dans la grande banlieue à une heure du centre-ville en bus, dans un quartier encore à moitié en friche, où la gare qui relie la banlieue au centre vient à peine d'être achevée.
Il s'agit d'un ancien hôtel laissé à l'abandon et rétrocédé à l'Eglise pour une somme modeste. Le déménagement du séminaire en banlieue m'interpelle. Yang me répond qu'en centre-ville les séminaristes avaient trop de tentations... Mais, les locaux de l'ancien séminaire sont eux aussi laissés quasi à l'abandon... Que s'est-il vraiment passé ?...

Comprendre ce qui se passe vraiment ?

 

 

Le bâtiment manque cruellement d'entretien et tout semble aller à vau-l'eau. En plein hiver, le réfectoire n'est pas chauffé et la présence d'une quarantaine de séminaristes, venant de la région et certains de régions plus lointaines, ne suffit pas à réchauffer l'immense hall. Sur le mur du fond une gigantesque représentation de la Cène. On fait la vaisselle à l'extérieur dans le froid et à l'eau glaciale.

Le repas de la veillée de Noël est très simple : riz, légumes et un peu de viande. Après la messe de minuit, les séminaristes se retrouvent pour une petite veillée conviviale qui débute par un « chemin de pétards » dans le parc. En Chine les pétards ont pour signification de chasser les mauvais esprits. La soirée se poursuit avec des friandises à grignoter, des toasts portés au vin rouge, des chants, des jeux... et bien évidemment les chants de Noël diffusés en boucle dans les couloirs du séminaire à partir de 6 h le matin ! On aurait du mal à imaginer cela en France...
Au détour d'une conversation avec Yang je comprends que - même s'il n'en laisse rien paraître - sa situation est complexe et délicate : il est soumis à l'autorité de deux évêques à la fois. L'un est l'évêque officiel nommé par le Parti communiste, mais qui n'est pas reconnu par Rome, l'autre est l'évêque nommé par Rome qui n'est pas reconnu par le Parti communiste. Yang incarne donc le visage d'une Église complexe, tiraillée entre deux pouvoirs et encore en voie d'unification...

 

Dans le souffle de l'Evangile

L'évangile sans mots, vécu dans les cœurs

Le troisième "visage de l'Église" en Chine prend chair dans celui d'une jeune amie chinoise âgée de 30 ans qui vit à Pékin. Derrière son visage s'en cachent beaucoup d'autres... tous ceux qui vivent l'Evangile mais sans le savoir.

Ming * a choisi de démissionner de la galerie d'art où elle travaillait depuis un an, une des galeries les plus prestigieuses de Pékin, située à deux pas de la place Tian An Men, dans un îlot dédié à l'art de vivre et au luxe occidental. Elle « n'en pouvait plus » : on lui demandait de faire des choses qui ne correspondaient pas à son éthique et à sa vision de l'art. Pour elle, l'art n'est pas une marchandise de luxe, mais doit être accessible à tous. Plutôt que de renoncer à son idéal elle a préféré démissionner et se lancer dans la grande aventure d'une exposition tactile organisée pour des personnes non voyantes dans un musée de Pékin... En côtoyant le monde du handicap, elle se laisse toucher par la sensibilité toute particulière des personnes non voyantes...

 Prendre des risques pour défendre les droits des plus fragiles

 

 

Pour défendre les droits des personnes les plus fragiles, en l'occurrence des comédiens aveugles qu'elle a accompagnés pendant plusieurs mois dans la création d'une pièce de théâtre, elle n'hésite pas à prendre des risques et s'opposer aux décisions injustes qui sont prises et remettent en cause le travail de ces personnes. Cette quête d'une vie juste et authentique doublée d'un esprit de compassion et de service me permet d'affirmer que Ming avance dans les pas du Christ, n'ayant jamais vu le visage de son guide, mais se laissant porter par son Esprit. Un Esprit qui, tantôt la conduit à s'interroger sur le sens profond de l'existence, tantôt, la mène vers l'action dans laquelle les plus fragiles ont toujours une place de choix.

Comment ne pas se laisser interpeller par ces frères et sœurs qui se laissent porter par un esprit de vérité et d'authenticité dans une société chinoise où parfois le mensonge et la dissimulation sont les seuls moyens de se protéger?

Sur quelles valeurs ou quel idéal, s'appuient ces hommes et ces femmes courageux pour oser prendre la défense des plus faibles malgré les risques qu'ils courent et l'absence d'état de droit pour les protéger ? Comment font-ils pour préserver en eux cette part de liberté qui leur permet d'agir selon le principe d'humanité ?

Ces chinois qui nous bousculent...

 

 

Autant de questions qui bousculent et font réaliser que vivre en chrétien est un véritable choix mettant en jeu toute la personne et impliquant courage et sens de la justice.

 

Pour moi, l'engagement de ces hommes et ces femmes chinois, sont la preuve vivante que l'Esprit de Dieu souffle là où il veut, sans que nous sachions toujours le reconnaître, et qu'au-delà des barrières idéologiques et politiques, Il agit discrètement mais sans relâche dans le secret des cœurs, rendant toujours plus étendues et impalpables les frontières de l'Église en Chine.

Hélène STEINITZ
Guilin (Guangxi, Chine), Février 2011

* les prénoms ont été modifiés par souci de discrétion

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